Portrait de Suzie Bearune, linguiste à l'UNC.

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Portrait de la recherche
Suzie Bearune

Suzie Bearune, linguiste à l'Université de la Nouvelle-Calédonie où elle est également Directrice de l'équipe de recherche ERALO. Découvrez son parcours en 10 questions.

 

1. Quel est votre parcours ?

Je n’ai pas un parcours littéraire à la base. J’ai fait une première année de BTS en gestion et comptabilité qui ne m’a pas plu. Quand il y a eu l’ouverture de la filière LCR (Langue et Culture Régionale) à l’UNC, suite à l’Accord de Nouméa en 1998, je me suis inscrite en Licence. En deuxième année, ma curiosité s’est vraiment développée. Je voulais découvrir les langues océaniennes, leurs fonctionnements, leurs richesses et comprendre pourquoi il y a autant de langues en Océanie. C’est à partir de là que j’ai décidé de continuer en master. Suite à l’Accord de Nouméa, un partenariat était né entre l’UNC et l’INALCO, je suis donc partie faire mon master à Paris. Au départ, la galère c’était de trouver un logement, mais heureusement la Maison de la Nouvelle-Calédonie (MNC) est très présente pour les étudiants. Ce que j’ai adoré à Paris, surtout en hiver, c’est de travailler dans des grandes bibliothèques comme Georges Pompidou ou la BNF, où il y a un étage réservé aux chercheurs, c’est un très bon cadre de travail. Je travaillais sur les langues océaniennes, du coup je n’ai pas trop été dépaysée, mon corps était à Paris mais ma tête en Calédonie, ou même chez moi à Maré, à la tribu de Cerethe.

 

2. Quels sont vos domaines de recherches actuels ?

La linguistique océanienne. Je fais de la linguistique descriptive, mais comme j’ai beaucoup travaillé avec Stéphanie Geneix-Rabault, ethnomusicologue, je m’intéresse aussi à la relation entre l’art, particulièrement la musique, et les langues.

 

3. Quels aspects considérez-vous comme les plus marquants de votre carrière ?

Ma participation à des colloques. Je pense notamment aux colloques du PIURN qui me permettent d’échanger avec les chercheurs de la région ou le colloque de linguistique océanienne auquel j’ai participé en 2017 aux Iles Salomon. C’est toujours l’occasion d’échanger avec des chercheurs d’aires linguistiques différentes ou même d’autres disciplines. Ce qui est fascinant c’est qu’on trouve toujours des croisements. En plus, cela permet de s’ouvrir, d’apprendre d’avantage, de voir les choses sous un autre angle, de voir comment on pourrait travailler autrement.

 

4. Quelles sont les applications de vos recherches ?

En 2013, avec mon collègue Jacques Vernaudon on a fait un didacticiel pour apprendre le nengone en ligne : http://nengone.univ-nc.nc/. C’est le premier didacticiel pour apprendre une langue kanak. Les enseignants du secondaire et moi-même nous en servons régulièrement pour enseigner le nengone. Aussi, avec ma collègue Claire Moyse-Faurie nous avons été sollicitées pour expertiser les programmes d’enseignement des langues kanak à l’école. En 2017, j’ai également participé aux discussions pour l’élaboration des programmes d’enseignement de la culture kanak (réforme de 2018).

 

5. Le quotidien d’un chercheur, c’est quoi ?

On n’est jamais tranquille ! On doit mener nos recherches, faire du terrain, il faut publier, participer à des colloques ou des séminaires et en organiser. En plus, on a l’enseignement, on doit préparer des cours. En tant que femme, on est aussi mère à la maison, et en tant que femme kanak, on a des devoirs à accomplir dans le monde kanak : le travail coutumier (les deuils par exemple). Je suis également responsable pédagogique de la filière LCO (Langues et Cultures Océaniennes) et je viens d’être élue directrice de l’équipe de recherche ERALO. Ça fait beaucoup, mais c’est très stimulant, on apprend tous les jours, ça nous enrichi dans notre vie de chercheur mais personnellement aussi, ce n’est pas parce qu’on a notre doctorat que ça s’arrête là. Sur 365 jours, je bouge beaucoup, mais je me dis souvent que j’ai de la chance de faire ce métier. À travers ces différents rôles, on côtoie différents mondes, et on arrive à se sentir bien dans tous ces mondes, c’est ça qui est merveilleux.

 

6. Le moment où vous vous êtes dit « je veux faire de la recherche » ?

En M1. En master c’est déjà un autre monde, un autre univers, on participe à des séminaires, on est déjà dans le monde de la recherche. Au LACITO notamment, un laboratoire à Paris qui travaille sur les langues à tradition orale, dont les langues océaniennes, j’ai pu être en contact avec des océanistes, ces chercheurs spécialisés sur la région, et pas que dans ma discipline. C’est là que je me suis dit que j’avais trouvé chaussure à mon pied, que j’avais trouvé ma voie.

 

7. Quelles sont vos plus belles réussites ?

En 2007, je me souviens de ma première participation à un colloque international de linguistique océanienne. Je me suis dit « Là, il faut se jeter à l’eau ! ». Cette expérience m’a marquée car elle m’a propulsée vers l’aboutissement de ma thèse et tout ce qui a suivi après. L’encouragement de grands linguistes, de grands chercheurs, ça te pousse à aller encore plus loin.

 

8. Quelles sont, selon vous, les principales qualités que doit avoir un chercheur ?

Une bonne capacité d’adaptation. Par exemple, sur le terrain, parfois il faut savoir sortir son étiquette de chercheur, c’est comme ça que j’ai réussi à mener des enquêtes à Maré notamment, car les gens me voyaient comme l’enfant de l’île, appartenant à telle tribu et à telle lignée. Mais parfois il faut prendre du recul et de la distance avec son propre monde pour pouvoir voir clairement ce qui se passe et être objectif.

 

9. Quelle place accordez-vous au hasard (opportunités, rencontres, chance…) dans votre travail de recherche ?

Pour moi il n’y a pas de hasard, il y a beaucoup de choses sur notre route, à nous de juger si on en tient compte ou pas. Par contre, j’ai été bien entourée, j’ai eu de très bons mentors qui m’ont aiguillée, notamment Claire Moyse-Faurie, ma prof. puis ma directrice de thèse et Jacques Vernaudon, mon prof. puis mon collègue.

 

10. Quelle est, pour vous, la découverte majeure qui a influé l’histoire de la science et de l’humanité ?

L’astronomie et la découverte de l’univers car on se rend compte qu’en tant qu’humain on n’est rien, mais en même temps qu’on est tous liés. Si j’avais choisi un autre chemin ça aurait été ce domaine-là.